Par Florindo Chivucute
Les États-Unis font face à un exercice d’équilibre complexe en Afrique, où la montée de la kleptocratie et le recul de la démocratie entravent les efforts pour promouvoir la bonne gouvernance et les droits humains, en particulier en Angola. Ces dynamiques ont des implications profondes : elles freinent le développement économique, exacerbent les inégalités et minent encore davantage la confiance du public dans des institutions déjà marquées par l’inefficacité et la méfiance généralisée.
La possible visite du président Biden en Angola en décembre 2024, en période de transition politique aux États-Unis, suscite de nombreuses discussions dans les médias angolais, traditionnels comme sociaux. Pour le gouvernement angolais, et en particulier pour le président João Lourenço, cette visite intervient à un moment charnière. Il fait face à des pressions internes croissantes : luttes de pouvoir au sein du MPLA (Mouvement Populaire de Libération de l’Angola), impopularité grandissante, critiques sur la situation économique et taux de chômage élevé. Les récentes initiatives législatives – notamment la loi controversée sur le vandalisme, la loi sur la sécurité nationale et la proposition de loi sur le statut des ONG – ont intensifié les tensions.
Les critiques s’inquiètent du risque que la visite de Biden renforce involontairement la position d’un président impopulaire au lourd passif en matière de droits humains. Lourenço a engagé des sommes importantes pour redorer son image à Washington. Selon Politico.com, le gouvernement angolais a versé plus de 15 millions de dollars depuis 2019 au cabinet de lobbying Squire Patton Boggs, le plus grand au monde. Pendant ce temps, la contestation sociale grandit dans le pays : manifestations contre la dévaluation du kwanza, la crise économique et le chômage massif. Le gouvernement y répond par des restrictions supplémentaires sur les libertés d’expression, de réunion et de presse, ainsi que par des violations systématiques des droits humains.
Les administrations sortante (Biden) et potentielle entrante (Trump) devront faire face à un dilemme diplomatique : comment maintenir un engagement stratégique avec l’Angola tout en répondant à l’expansion de la corruption, aux violations des droits humains, au déclin de la démocratie et à la montée de la kleptocratie — ce vol systématique des ressources publiques par les élites au pouvoir ? Ce dilemme est aggravé par l’influence croissante de la Chine dans la région, illustrant les tensions entre diplomatie stratégique et promotion des valeurs démocratiques.
Contexte historique : l’influence chinoise et l’approche américaine
Après la fin de la guerre civile en 2002, l’Angola a renforcé ses relations avec la Chine. L’ex-président José Eduardo dos Santos a choisi de se tourner vers Pékin pour obtenir des prêts, délaissant les institutions comme le FMI ou la Banque mondiale, dont les exigences incluent souvent des réformes démocratiques, des garanties de respect des droits humains et des mesures anti-corruption. Ce partenariat avec la Chine, perçu à l’origine comme pragmatique, s’est transformé en piège de la dette, alimenté par l’appétit du Parti communiste chinois pour les ressources naturelles angolaises.
Aujourd’hui, l’Angola est devenu le principal débiteur de la Chine. Selon des recherches de l’université de Boston, depuis 2002, la dette nationale angolaise a atteint 45 milliards de dollars, dont plus de la moitié a été absorbée par le secteur énergétique.
Les États-Unis ne peuvent peut-être pas rivaliser avec l’empreinte économique et politique de la Chine en Angola, mais cela ne doit pas les pousser à renoncer à leurs principes démocratiques fondamentaux. Ce sont ces valeurs – transparence, responsabilité, libertés fondamentales – qui distinguent les États-Unis de la Chine, et qui trouvent un écho chez les Angolais. Ces derniers voient bien que les partenariats chinois bénéficient essentiellement aux élites politiques, et non à la population.
Pourquoi la démocratie et les droits humains comptent
L’histoire montre que les systèmes démocratiques solides favorisent la responsabilité institutionnelle, la prospérité, la stabilité et la paix. Dans un pays riche en ressources comme l’Angola, une gouvernance responsable pourrait garantir une paix durable et créer un climat favorable à l’investissement, y compris pour les entreprises américaines.
Continuer à injecter des fonds publics américains dans des régimes qui bafouent les principes démocratiques donne un mauvais signal. Cela sape le leadership global des États-Unis en matière de droits humains et met en péril leurs investissements actuels et futurs en Angola.
La voie à suivre est claire : construire un partenariat durable avec le peuple angolais, en combinant commerce, coopération sécuritaire et consolidation de la paix, tout en restant fermement attaché aux principes démocratiques. Toute politique qui sert prioritairement les intérêts de l’élite politique angolaise, alors que la majorité de la population souffre des effets de la mauvaise gouvernance, de la corruption et de la pauvreté, est vouée à l’échec.
L’approche américaine, qui inclut les voix de la société civile et des groupes marginalisés, tranche avec les stratégies chinoise et russe. Elle permet d’établir des liens réels avec les communautés affectées par les décisions politiques — des petits commerçants aux enseignants, en passant par les jeunes et les agriculteurs —, au lieu de se limiter à des négociations entre dirigeants.
Le coût humain de la corruption en Angola
Depuis des décennies, la corruption et les flux financiers illicites freinent le développement du pays et creusent les inégalités. Tandis que les élites s’enrichissent, la majorité des Angolais vit dans la misère.
En 2017, à son arrivée au pouvoir, João Lourenço avait promis de lutter contre la corruption au sein du MPLA, au pouvoir depuis 1975. Malgré la création d’organismes anti-corruption et de nouvelles lois, ces efforts se heurtent à la résistance d’élites profondément enracinées dans les réseaux de prédation. Ainsi, un prêt de 2,5 milliards de dollars de l’Ex-Im Bank à l’Angola, dans le cadre de l’initiative mondiale d’infrastructure de Biden, soulève des doutes : les bénéficiaires seraient essentiellement des entités étrangères proches de la Chine et du gouvernement angolais. Des critiques s’interrogent sur la pertinence de tels fonds dans la création d’emplois américains face au soupçon de favoritisme international.
Le coût humain est effarant : des millions d’Angolais vivent dans l’extrême pauvreté. Le chômage est endémique. La campagne de récupération des avoirs et de lutte contre la corruption de Lourenço n’a, à ce jour, eu que peu d’effet concret pour la population.
Des inquiétudes récentes émergent autour du consortium Lobito Atlantic Railway (LAR), chargé d’exploiter le corridor de Lobito pour 30 ans. Comment des entreprises comme Trafigura, impliquée dans des scandales de corruption, ou Mota-Engil, aux montages financiers opaques, ont-elles obtenu ces concessions stratégiques ?
Le contraste entre les ressources angolaises et la pauvreté est frappant. Selon Oilprice.com, Chevron a versé 6,25 milliards de dollars en impôts et en partage de production à l’Angola, au Nigeria et à la Guinée équatoriale — soit trois fois plus que ce qu’elle a payé aux États-Unis (1,99 milliard). Pourtant, cette richesse ne bénéficie pas à la population.
Les données de la Banque mondiale montrent qu’en 2019, trois Angolais sur cinq (plus de 19 millions de personnes) vivaient avec moins de 3,20 dollars par jour, et 40 % avec moins de 1,90 dollar par jour.
Conclusion
L’année à venir sera cruciale pour les relations entre les États-Unis et l’Angola. Il faudra conjuguer défense des intérêts stratégiques américains et engagement contre la kleptocratie, le recul démocratique et les violations des droits humains. Mais cette situation représente aussi une opportunité unique pour les États-Unis de prouver qu’un partenariat fondé sur les valeurs démocratiques, la transparence et la coopération équitable est non seulement possible, mais bénéfique pour tous.
À propos de l’auteur :
Florindo Chivucute est fondateur et directeur exécutif de Friends of Angola (FOA). Chercheur, consultant et militant, il est titulaire d’une licence en sciences politiques et d’un master en analyse des conflits de l’université George Mason (États-Unis).








