Les Tchadiens affrontent le COVID-19 en plus de la répression policière et de la pauvreté, avec des autorités qui privilégient leur enrichissement personnel aux dépens de la santé publique. Les citoyens subissent des violences policières s’ils ne portent pas de masque, tandis que la désinformation se propage et que la peur de l’infection règne. Le régime, soutenu par la Fondation Grand Cœur, exploite la crise pour son profit personnel, laissant les citoyens lutter seuls.
Les citoyens qui osent sortir de chez eux pour nourrir leur famille sans masque risquent des abus policiers.
Les abus policiers ont explosé depuis l’apparition du virus en mars 2020. Et, comme si cela ne suffisait pas, on a fait appel à l’armée pour renforcer les mesures. On pourrait croire que les autorités tchadiennes se soucient profondément de la santé de leurs citoyens. Mais il s’agit plutôt d’un permis de racket : les forces de sécurité rançonnent en toute impunité sans, au final, faire appliquer les mesures sanitaires censées endiguer la propagation. Dans la capitale N’Djamena, un conducteur reçoit une amende de 100 000 FCFA pour ne pas avoir porté de masque. Les pots-de-vin s’ajustent en fonction de la taille du véhicule et du statut de ses occupants. Si un policier attrape des passagers sans masque, il monte dans le véhicule pour l’emmener au poste, où les occupants devront payer l’amende. Durant tout le processus, les policiers se moquent de la distanciation sociale ou du respect des gestes barrières.
La réalité : la police ne se soucie que de profiter de la situation dans un pays où les forces de sécurité restent souvent impayées pendant des mois tout en étant contre-productives pour toute tentative de contenir le virus.
Entre doutes et incompréhension

Entre doutes et incompréhension
Au Tchad, la pandémie est entourée d’incertitude, ce qui entraîne stigmatisation et rejet des personnes infectées. Selon le gouvernement, le premier cas a été pris en charge dès son diagnostic le 19 mars 2020. La vérité est probablement différente. Un cas avait déjà été signalé dès le 15 mars : un résident étranger revenant du Cameroun, alors que la quarantaine n’était pas obligatoire. Il aurait pu infecter plusieurs personnes avant l’apparition des premiers symptômes.
Il est difficile d’y voir clair dans cette affaire, comme dans tant d’autres. Les rumeurs courent. On dit que le ministre d’État, secrétaire général à la Présidence, M. Kalzeube Pahimi Deubet, aurait été testé positif au COVID-19, mais l’information aurait été étouffée. Personne ne sait. Le président aurait refusé de faire tester son épouse.
Donc, qui est infecté ? On ne sait pas. Les citoyens restent avec leurs doutes. Le 19 mars, les autorités tchadiennes ont fermé les aéroports, interdit les rassemblements publics de plus de 50 personnes, fermé tous les lieux de culte, bars et restaurants, suspendu les transports en commun et imposé les mesures barrières.
S’il n’y a pas eu de confinement obligatoire, le gouvernement a imposé un couvre-feu de 23h à 5h. Néanmoins, de nombreux Tchadiens ont choisi de s’auto-confiner en raison du manque d’informations.
La vie devient difficile pour les plus pauvres dont la survie dépend d’activités quotidiennes, comme les vendeurs de rue et d’autres petits métiers. Leur routine consiste désormais en un jeu du chat et de la souris entre des policiers abusifs et le virus. Il en va de même pour les éleveurs qui ne peuvent plus se déplacer pour abreuver leur bétail.
Le taux de mortalité et le nombre d’infections restent faibles au Tchad, mais l’impact économique est désastreux alors que tous les secteurs s’effondrent. Le gouvernement a mis en place un plan de relance de 943 milliards de FCFA, mais les effets concrets tardent à se faire sentir. Il a tout de même fait un petit geste en offrant l’eau et l’électricité gratuites pendant trois mois, puis six mois. Pour les citoyens, cela représente peu de chose quand les coupures d’eau et d’électricité sont quotidiennes – ces services relèvent plus de l’exception que de la règle.
Une gestion calamiteuse

Au-delà de la répression, les autorités sont incapables de contrôler la pandémie. Les autorités sont dépassées. Le manque d’équipements de protection a laissé le personnel médical sans défense, entraînant plusieurs contaminations parmi eux.
Le gouvernement a alloué 15 milliards de FCFA à la gestion de la crise, montant porté ensuite à environ
30 milliards de FCFA pour la réponse sanitaire. Mais ces ressources se sont rapidement révélées insuffisantes. Un centre de santé a installé des tentes pour les patients COVID-19, mais il a dépassé sa capacité depuis. À la mi-mai, la Chine a fait don d’un important stock de matériel médical, mais personne ne sait vraiment comment il a été distribué.
Une cellule de veille a été créée pour le suivi de la pandémie. Parmi ses membres, aucun médecin, pharmacien ou scientifique – uniquement des officiels et des proches du pouvoir. Le but : s’assurer que les ressources restent sous le contrôle du clan du président Déby.
La Fondation Grand Cœur
Le régime garde la mainmise sur tous les rouages de l’État, notamment via la fondation de la première dame, Grand Cœur.
Cette association à but non lucratif a pour mission principale d’assurer le bien-être de la population et son développement.
Aucune information financière ni aucun bilan n’est disponible sur Grand Cœur. À bien des égards, Grand Cœur sert de couverture pour extorquer la communauté d’affaires du Tchad, car ces entreprises sont incitées à contribuer aux caisses de l’association pour garantir la tranquillité de leurs affaires. Grand Cœur a détourné des ressources considérables, directement ou indirectement.
Pendant le COVID-19, l’action de Grand Cœur devient plus visible que celle du ministère de la Santé. La Fondation remplace certains organes de l’État, coordonne la riposte à la pandémie et, surtout, contrôle l’allocation des fonds. Elle se substitue peu à peu aux fonctions de l’État et devient un autre moyen pour le régime de s’enrichir. Les entreprises publiques, tout comme les privées, sont pressurées pour verser des sommes considérables à Grand Cœur.
Les directeurs d’entreprises qui résistent sont licenciés. Chaque responsable nommé par décret signé par Idriss Déby sait qu’il doit se plier aux exigences de la première dame. Et quiconque dénonce cela sera puni.
Un exemple frappant est celui de M. Yaya Dillo Djerou Betchi, représentant du Tchad à la CEMAC, suspendu de ses fonctions après avoir dénoncé l’ingérence de la Fondation Grand Cœur dans les affaires de l’État, qualifiant cela de « marketing politique » et notamment la gestion de la crise sanitaire. Le Mouvement des « 12 Recommandations » (les 12 revendications, ou M12) entend même porter plainte contre Grand Cœur pour ce pillage organisé.
Mais la première dame n’est pas seule. Chacun essaie de prendre sa part du butin.
La semaine du 11 mai, une délégation tchadienne conduite par le conseiller santé du chef de l’État a réceptionné un don de COVID-Organics, la potion malgache présentée comme remède au COVID-19. À l’arrivée à l’aéroport, les stocks ont été transférés directement à Amdjarass, le village du président Déby. Le ministre de la Santé, Mahmoud Khayal, a également distribué une partie de la potion aux membres de la communauté Ousra (l’ethnie du président) ainsi qu’à certains alliés du régime.
La pandémie est une énième opportunité pour les kleptocrates tchadiens de préserver leur système. Tandis que policiers et militaires sous-payés rançonnent la population, le régime, lui, la ponctionne à plus grande échelle, sans se soucier de la protéger de la maladie.
Les Tchadiens se retrouvent seuls face à la pandémie.








