
Paul Biya s’est façonné une image d’élève exemplaire : brillant lycéen au Lycée Général Leclerc de Yaoundé, puis étudiant en droit à la Sorbonne à Paris. Sa trajectoire semble toute tracée : suivre les règles… puis les plier à son avantage.
En 1982, le président Amadou Ahidjo, seul chef d’État depuis l’indépendance, démissionne officiellement pour raisons de santé. Paul Biya devient alors le deuxième président du Cameroun, après avoir gravi patiemment les échelons. Quelques années plus tard, après des conflits juridiques, Ahidjo est condamné par contumace pour avoir prétendument fomenté un coup d’État. Une occasion rêvée pour Biya de lancer une purge et de renforcer son contrôle sur l’appareil d’État. Depuis, il ne lâche plus le pouvoir, n’hésitant pas à écarter les jeunes ambitieux susceptibles de le menacer.
Parvenu au sommet, il ne partage rien. Et c’est avec son épouse Chantal qu’il tire les ficelles du système.
Un père frugal, une famille prodigue


Paul Biya ne s’affiche pas dans le luxe ostentatoire. Son entourage le décrit comme un homme peu attaché aux biens matériels — une sobriété attendue du fils d’un catéchiste.
Mais ses proches, eux, n’ont pas la même retenue. Sa fille aînée, Brenda Anastasie Biya, exhibe volontiers son train de vie luxueux. Lors de ses études aux États-Unis, elle vivait dans une villa de luxe à Beverly Hills. En 2016, Brenda s’est indignée sur les réseaux sociaux du comportement d’un chauffeur de taxi, se vantant de payer jusqu’à 400 dollars la course. De retour au Cameroun, elle continue à afficher son train de vie extravagant en ligne.
En janvier 2020, Brenda Biya et sa mère ont organisé un concert privé du chanteur nigérian Wizkid dans les appartements présidentiels, pour une prestation estimée à 72 millions de FCFA (environ 144 000 dollars).
Et cette prodigalité ne s’arrête pas à la famille. Biya s’est entouré d’un cercle de fidèles qui imitent la vie luxueuse de la famille présidentielle.
Depuis son arrivée au pouvoir, il a placé ses proches à tous les postes stratégiques — dans l’armée, la gendarmerie ou les services de renseignement. Des réseaux concurrents, notamment issus des groupes ethniques Nanga et Bulu, convergent tous vers le président, dont le cercle restreint gouverne le pays dans un luxe démesuré. Parmi eux, Jean Fame Ndongo, ministre de l’Enseignement supérieur depuis 16 ans. Ainsi, personne ne peut contester le règne du roi Biya.
Le coût des services sociaux de base
| Service | Coût (en FCFA) |
|---|---|
| Deux salles de classe standards (dans un seul bâtiment) | 18 500 000 |
| Route goudronnée (par km) | 600 000 000 |
| Dispensaire de base | 50 000 000 |
| Salaire mensuel d’une infirmière diplômée | Junior : 158 492 / Senior : 336 718 |
| Salaire mensuel d’une sage-femme | Junior : 173 180 / Senior : 257 612 |
| Salaire mensuel d’un enseignant contractuel | 90 321 |
| Salaire mensuel d’un enseignant permanent | Junior : 120 000 / Senior : 200 000 |
| Accès à l’eau potable sécurisé | 8 500 000 |
Opération Épervier : diviser pour mieux régner

Le Premier ministre Ephraim Inoni voulait assainir les finances publiques. Il découvre rapidement que s’attaquer à l’entourage de Biya équivaut à signer sa propre chute.
En 2006, Inoni fut l’un des instigateurs de l’Opération Épervier, une enquête anticorruption visant à freiner les détournements massifs de fonds publics par les hauts fonctionnaires. Selon un rapport de l’ADISI Cameroun, environ 30 responsables furent emprisonnés à Douala et Yaoundé pour détournement de fonds publics.
Parmi les premiers condamnés : Gilles Roger Bélinga et 21 co-accusés, inculpés pour détournement de 2 milliards de FCFA à travers la Société Immobilière du Cameroun (SIC). Tous ont écopé de 20 ans de prison.
En 2012, c’est Urban Olangena Awono, Maurice Fezeu, Hubert Wang, Rose Chia Banfegha et dix autres qui sont condamnés à des peines de 10 à 20 ans pour détournement de fonds destinés à la lutte contre le sida, le paludisme et la tuberculose (plus de 6 milliards de FCFA au total) .
Affaires portées devant la justice en 2019
| Affaire | Protagonistes | Montant détourné | Peines |
|---|---|---|---|
| Fausse vérification – SGS | Essimi Menye, François Tchakui | 2,5 milliards FCFA | Perpétuité |
| Détournement via Challenger Audit | François Tchakui, Essimi Menye | 938 millions FCFA | Perpétuité |
| Crédit Foncier et CRTV | Polycarpe Abah Abah et autres | 7,8 + 18 milliards | 25 ans / 18 ans |
| PAD (Port Autonome de Douala) | Siyam Siwe, Etonde Ekotto et 11 autres | 40 milliards FCFA | 10 ans / acquittement |
| Entreprises publiques (REGIFERCAM, ONPC…) | Essimi Menye, François Tchakui | 2,3 milliards FCFA | Perpétuité |
Procès politiques ?

Inoni Inoni et Marafa, de l’ambition à la disgrâce
En 2012, Ephraim Inoni est arrêté pour corruption liée à la Cameroon Airlines. Pour beaucoup, il s’agissait d’un règlement de comptes politique. Son proche allié Marafa Hamidou Yaya, ex-secrétaire général de la présidence, est lui aussi tombé en disgrâce et condamné en 2016 après un procès de 20 heures, pour « complicité intellectuelle » — un chef d’accusation inexistant dans le Code pénal camerounais.
En 2019, six autres affaires aboutissent à de lourdes condamnations. Mais quel est le véritable crime de ces personnalités ? Avoir défié le roi.
Le Comité pour la libération des prisonniers politiques (CLP2) considère plusieurs de ces personnes comme des prisonniers politiques.

Une purge politique sans toucher au clan présidentiel
L’Opération Épervier a servi à purger l’appareil d’État de ses rivaux potentiels, sans jamais inquiéter la famille présidentielle. Les sommes récupérées sont dérisoires, la majorité des fonds ayant été transférés sur des comptes à l’étranger, hors d’atteinte de la justice. Lors du procès de Yves Michel Fotso et Marafa, les enquêteurs ont exposé les circuits financiers empruntés… avant de perdre toute trace de l’argent.
Un président gagnant, un peuple perdant
En avril 2019, le Tribunal criminel spécial (TCS) estimait que 6 000 milliards de FCFA avaient été détournés en sept ans — soit une fois et demie le budget national de 2019, et le double des montants en jeu en 2006.
Pourtant, les finances du président ne sont jamais auditées. La Société nationale des hydrocarbures (SNH), pilier du secteur pétrolier, n’a jamais publié ses contrats. La présidence la contrôle directement. Le secrétaire général de la présidence en est également le directeur général, et la SNH couvre une partie des dépenses de la famille présidentielle.

Malgré cela, Paul Biya continue de mener une vie luxueuse, tandis que les Camerounais vivent dans la pauvreté, privés de services de base : santé, éducation, infrastructures. Dans un pays où les inégalités ont alimenté la crise dans les régions anglophones.
Un autre Cameroun est possible
Et pourtant, le Cameroun est le seul pays d’Afrique centrale à disposer d’une économie diversifiée, le plus grand marché de la CEMAC, avec de nombreuses ressources minières (pétrole, or, diamant, fer, manganèse, bauxite) et la plus vaste forêt du bassin du Congo. Il dispose aussi de plusieurs ports en eaux profondes, faisant du Cameroun un carrefour stratégique dans le golfe de Guinée.
Ce pays est riche, et ses ressources pourraient financer des services essentiels. Mais elles sont accaparées par un roi et sa cour. Celui qui ose défier la couronne est privé d’accès à cette richesse… ou jeté en prison. Au Cameroun, mieux vaut se taire si l’on veut une part du gâteau.
Marie Louise MAMGUE et Paul Joel KAMTCHANG
Hyperlinks:
Operation Epervier: https://fr.wikipedia.org/wiki/Op%C3%A9ration_%C3%89pervier_(Cameroun)
Multiple : https://www.jeuneafrique.com/544948/societe/cameroun-loperation-epervier-reprend-du-service/








